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Au Nigeria, le chemin vers l’autonomie des femmes victimes de Boko Haram

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Un atelier coiffure au centre de l’Agence pour l’éducation de masse de Maiduguri, dans le nord-est du Nigeria. LIZA FABBIAN

Malgré l’heure matinale, les activités pratiques vont bon train dans le centre de l’Agence pour l’éducation de masse (AME) de Maiduguri, la capitale de l’Etat de Borno, dans le nord-est du Nigeria. Des jeunes filles vêtues de longs voiles colorés sont penchées au-dessus d’une table recouverte de prototypes de sacs à main fabriqués avec du papier et des agrafes. Un peu plus loin, un garçon passe avec précaution la lame de son rasoir sur le crâne d’un de ses camarades, sous le regard attentif d’une quinzaine d’autres apprentis barbiers. Les instructions de leurs professeurs sont recouvertes de temps à autre par le bruit d’une scie en provenance de l’atelier de menuiserie installé sous un auvent tout proche.

Ces formations professionnelles, développées par le Fond des Nations unies pour l’enfance (Unicef) en collaboration avec le gouvernement de l’Etat de Borno, visent à améliorer la résilience des communautés locales en offrant des compétences de base dans différents domaines : bijouterie, menuiserie, élevage, confection de savon, cordonnerie… « Les cycles de formation durent trois mois et à la fin, nous versons une petite compensation de 9 000 nairas [près de 19 euros] à nos bénéficiaires », détaille Zaynab Moussa, qui travaille pour l’AME.

L’initiative, lancée début 2020, vise à former 25 000 jeunes affectés par le conflit en trois ans, qu’ils soient membres des communautés d’accueil ou qu’ils fassent partie des plus d’un million de personnes à avoir fui leurs terres pour échapper aux exactions de Boko Haram. A Maiduguri, cette initiative financée par l’Union européenne (UE) a déjà prouvé son efficacité pour certains anciens diplômés, qui ont pu lancer un petit commerce ou aider leurs proches à accéder à l’éducation dans une région où 1 400 écoles ont été détruites et 2 295 enseignants tués depuis 2009.

Fermeture des camps de déplacés

Salma Yunus, 18 ans, a appris la préparation de savon et de produits de nettoyage au sein de ce programme. Avec le petit pécule reçu à l’issue de son stage, elle a pu acheter les produits nécessaires au lancement de son activité. « J’ai réussi à me faire une marge de 500 nairas à chaque fois que je vendais un litre de liquide vaisselle à 1 000 nairas [environ 2 euros] », explique la jeune femme. Son application et sa bonne connaissance des mesures de sécurité dans la manipulation des produits chimiques lui ont en outre permis de revenir au sein du programme en tant que formatrice.

Avec ces revenus, Salma Yunus espère gagner en indépendance. Sa situation est d’autant plus précaire que le camp Teacher’s Village, dans lequel elle vivait avec 18 000 autres déplacés internes, a été fermé par les autorités, mi-janvier. Le gouverneur de l’Etat de Borno s’est en effet engagé à vider tous les camps de déplacés qui entourent Maiduguri afin d’encourager la reprise des activités agricoles dans la région. Une décision très largement dénoncée par les ONG, qui redoutent que ces populations soient victimes de la faim et de l’insécurité. Si les villes secondaires de l’Etat de Borno sont protégées par l’armée nigériane, le groupe Etat islamique en Afrique de l’Ouest (Iswap, issu d’une scission de la mouvance Boko Haram en 2016) prélève des taxes et contrôle toujours de nombreuses zones rurales.

Parmi les quelque 200 000 personnes déplacées qui vivent dans les camps de Maiduguri, beaucoup n’ont nulle part où aller. C’est le cas de Salma Yunus, qui a perdu ses deux parents, tués par les hommes de Boko Haram dans la région de Baga, en 2014 – un épisode qu’elle a toujours beaucoup de mal à évoquer.

Fatima Ali, elle aussi, refuse de quitter Maiduguri et de perdre le travail de couturière qu’elle exerce désormais. A l’issue de sa formation, cette femme de 20 ans a été recrutée pour confectionner quelque 27 000 uniformes scolaires qui seront distribués dans les écoles de la région par l’Unicef. Grâce à ses revenus de 30 000 nairas par trimestre, elle a pu financer l’éducation de ses petits frères, désormais inscrits à l’école primaire. « J’ai appris énormément de choses ici, à couper le tissu, à le coudre… Je peux acheter de la nourriture et même des vêtements, ça me suffit largement ! », assure-t-elle.

« Ils m’ont battue et quasiment violée »

Fatima Ali mesure sa chance à l’aune des épreuves traversées. La jeune femme est une rescapée du massacre de Gamboru-Ngala, deux villes jumelles détruites par Boko Haram en 2014. Plus de 300 personnes avaient été massacrées par les djihadistes au cours d’un assaut qui avait duré près de douze heures. Fatima, elle, a été emmenée avec d’autres jeunes filles pour être donnée en mariage aux combattants djihadistes. « J’ai refusé, alors ils m’ont battue et quasiment violée », explique-t-elle d’une voix douce. Celle qui n’était alors qu’une adolescente a finalement réussi à s’échapper au bout de deux mois de captivité.

Après avoir trouvé refuge quelque temps dans un village camerounais, elle a dû fuir de nouveau, pour échapper encore une fois aux attaques conduites par Boko Haram de ce côté de la frontière. Après un périple de plusieurs semaines à travers le nord-est du Nigeria, elle a finalement été rapatriée à Maiduguri, comme des dizaines de milliers d’autres personnes fuyant le conflit. « J’ai fait le tour des camps de la ville, jusqu’à enfin retrouver ma mère », se souvient-elle. Six ans plus tard, Fatima rêverait d’ouvrir son propre atelier de couture. « Mais pour le moment, je n’ai pas encore réuni assez d’argent pour acheter ma propre machine à coudre, regrette-t-elle. Normalement ça coûte 50 000 nairas, mais ces derniers temps les prix ont beaucoup augmenté. »

En principe, les produits de base utilisés lors de ces formations professionnelles sont peu coûteux et faciles à trouver sur le marché local. Mais les jeunes diplômés manquent souvent des capitaux nécessaires pour amorcer leur activité professionnelle. Asenath Edmond est bien consciente des défis à venir, mais au bout de deux semaines de formation, elle savoure déjà une première victoire : celle d’avoir défié les normes de genre en étant l’une des rares femmes formées pour devenir peintre en bâtiment. « Ma mère est morte et je vis avec mes quatre frères et mon père », explique d’une voix gaie la stagiaire de 22 ans, qui est née et a grandi à Maiduguri. « Quand je leur ai dit ce que je faisais, ils m’ont ri au nez, mais je sais bien que si un homme peut le faire, moi aussi je peux y arriver ! », lance-t-elle, bravache. A l’issue de sa formation, Asenath espère pouvoir économiser suffisamment pour poursuivre ses études, en espérant devenir un jour infirmière.

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