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Gaz offshore : le Liban dos au mur avant des discussions avec Israël sur la frontière maritime

Israéliens et Libanais se sont déclarés, cette semaine, disposés à reprendre les pourparlers indirects pour régler leur litige sur le tracé de la frontière maritime commune, alors que le médiateur américain désigné par le président Joe Biden se rend dans les prochains jours en Israël. Une reprise des négociations cruciale pour le pays du Cèdre et ses projets d’exploitation des ressources d’hydrocarbures offshore, alors qu’il reste englué dans une inextricable crise économique.

Dans l’impasse depuis le mois de mai, les pourparlers indirects entre le Liban et Israël autour de la délimitation de leur frontière maritime, en vue de l’exploitation des ressources en hydrocarbures offshore, reprendront la semaine prochaine.

C’est ce qu’a annoncé le ministère israélien de l’Énergie mercredi 26 janvier, le jour même où le président libanais, Michel Aoun, indiquait de son côté que le pays du Cèdre était « prêt à reprendre les négociations » avec l’État hébreu.

Signe que le déblocage est en cours, Karine Elharrar, la ministre israélienne de l’Énergie, doit s’entretenir dans les prochains jours avec l’émissaire américain Amos Hochstein, chargé par le président Joe Biden de jouer les médiateurs entre les deux voisins qui n’ont jamais officiellement tracé leurs frontières. Le Liban et Israël sont toujours techniquement en guerre, faute de signature d’un traité de paix, malgré un armistice signé en 1949.

Les pourparlers, placés sous l’égide de l’ONU et médiation américaine, avaient commencé en octobre 2020 et avaient pour objectif de régler le contentieux qui dure depuis plus d’une décennie entre les deux pays, autour d’une zone disputée d’une surface de 860 km2, en pleine Méditerranée orientale, où de très importantes réserves gazières ont été repérées ces dernières années.

La zone disputée entre le Liban et Israël. © France 24

Pour résoudre le litige, le diplomate et médiateur américain Frederic Hof, chargé du dossier entre 2010 et 2012, avait divisé cette zone en deux parties inégales. La « ligne Hof » attribuait au Liban 55 % de la zone contre 45 % à son voisin israélien. Un partage que la partie libanaise, qui s’estime être dans son bon droit en se basant sur les normes internationales reconnues par les Nations unies, s’est abstenue de valider.

Surenchère libanaise

Après plusieurs années d’interruption, les négociations redémarrent donc en octobre 2020 au siège de la Force intérimaire de l’ONU à Naqoura, au Liban-Sud, après l’annonce d’un accord-cadre sur le mécanisme des négociations. Mais elles se retrouvent deux mois plus tard dans une nouvelle impasse en raison d’une surenchère de la délégation libanaise, composée d’experts militaires et civils, revendiquant 1 430 km2 supplémentaires au sud, et portant en conséquence le conflit maritime non plus sur 860 km2, mais sur un total de 2 290 km2.

Carte fournie par l’armée libanaise et publiée par plusieurs médias locaux montrant la « ligne Hof » (H) et la totalité de la zone revendiquée par les négociateurs libanais, qui est située entre la ligne 1 et la ligne 29. © Armée libanaise

Sauf que cette nouvelle exigence, rejetée par les Israéliens et basée sur un rapport technique de l’Institut hydrographique du Royaume-Uni datant de 2011 et sur les données du Bureau hydrographique libanais, n’a pas été officialisée par Beyrouth auprès des Nations unies – pourtant le seul moyen pour le Liban de mettre officiellement à jour les droits revendiqués.

Le président Michel Aoun, qui avait dans un premier temps appuyé la surenchère libanaise, a estimé que son officialisation pouvait « mettre un terme aux négociations » avec Israël, qui a affirmé de son côté, en octobre 2021, être prêt à résoudre son différend avec le Liban tout en refusant que Beyrouth « dicte » les termes des pourparlers.

Depuis, le négociateur en chef de la délégation libanaise, le général Bassam Yassine, à l’origine de la dernière surenchère, a été mis à la retraite.

La résolution du litige est capitale pour que le Liban, en plein naufrage économique et financier, puisse entamer l’exploration et l’exploitation de ses réserves d’hydrocarbures dans la zone contestée, où se trouve une partie du bloc 9 de la zone économique exclusive (ZEE) libanaise. Situé au large du Sud-Liban, ce bloc est considéré comme l’un des plus prometteurs.

Mais le conflit frontalier, combiné au contexte de tensions permanentes entre l’État hébreu et le Hezbollah, le mouvement politico-militaire chiite qui s’est autoproclamé défenseur des hydrocarbures libanais, inquiète grandement les compagnies internationales capables d’investir dans la zone.

Le secrétaire général du parti pro-iranien, Hassan Nasrallah, a menacé à plusieurs reprises Israël de bombarder ses installations en cas de prospections unilatérales dans les blocs contestés, et mis en garde contre toute tentative de normalisation avec l’État hébreu en échange d’un éventuel accord sur la frontière maritime.

« Il se dit dans le pays que la situation est tellement bloquée que les Libanais pourraient se contenter des 860 km2, c’est-à-dire la revendication initiale, avec quelques modifications en échange d’un accord total, explique à France 24 Laury Haytayan, experte libanaise en géopolitique des hydrocarbures et directrice du programme régional au Moyen-Orient de l’organisation indépendante Natural Resource Governance Institute (NRGI). Reste à savoir s’il s’agit de la bonne stratégie et ce qu’en pensent les Israéliens et les Américains. »

Une classe politique libanaise « sous pression »

Selon elle, il apparaît improbable que la reprise des négociations puisse se baser sur la ligne Hof. « Ce partage est jugé inacceptable par les Libanais, et il a d’ailleurs été la cible d’une campagne dans le pays insistant sur le fait que cette ligne n’est pas un bon point de départ pour un accord gagnant-gagnant pour le pays du Cèdre, et qu’au contraire elle est trop favorable aux Israéliens puisqu’elle leur offre le maximum qu’ils peuvent avoir, poursuit l’experte. Je ne pense pas que la classe politique libanaise, même s’il faut s’attendre à tout avec elle, puisse se permettre d’accepter la ligne Hof et de présenter l’éventuel accord comme un succès. » Surtout à l’approche des législatives libanaises prévues au printemps.

Mais alors qu’Israël a déjà amorcé l’exploitation de ses champs gaziers offshore depuis plusieurs années, dont un gisement prolifique baptisé Tamar, et conclu des contrats gaziers avec ses anciens ennemis régionaux, la Jordanie et l’Égypte, le pays du Cèdre est très en retard.

Après plusieurs années de blocage, faute de consensus politique entre les acteurs libanais, le dossier des hydrocarbures avait connu un coup d’accélérateur décisif avec la signature, en février 2018, des deux premiers contrats d’exploration et de production entre le gouvernement libanais et un consortium international mené par le géant pétrolier français TotalEnergies, associé à l’Italien ENI et au Russe Novatek. Ces derniers avaient obtenu des licences pour deux des dix blocs de concessions de la ZEE libanaise, le 4 et le 9.

Mais les premiers résultats de l’exploration effectuée par le géant français TotalEnergie dans le bloc 4, situé entre Beyrouth et Tripoli, très loin de la frontière avec Israël, ont montré la présence de gaz sans pour autant prouver jusqu’ici l’existence d’un réservoir.

Depuis, le gouvernement libanais a lancé, fin novembre, un appel d’offres international pour l’attribution des licences d’exploration et d’exploitation des réserves supposées d’hydrocarbures dans les huit blocs restants de la ZEE, dont le 8 et le 10, qui mordent… la zone contestée par Israël. Une décision dénoncée par l’ambassadeur israélien à l’ONU, Gilad Erdan, auprès du secrétaire général des Nations unies, Antonio Guterres.

C’est dans ce contexte que l’émissaire américain, dont la dernière tournée dans la région remonte au mois d’octobre, est attendu dans les prochains jours.

« Maintenant qu’Amos Hochstein est censé revenir avec de nouvelles propositions pour permettre de faire avancer les pourparlers, la classe politique libanaise se retrouve sous pression pour négocier parce qu’elle mise énormément sur le secteur des hydrocarbures et fonde un grand nombre de ses promesses de relance économique sur l’exploitation et le développement à venir des gisements, souligne Laury Haytayan. Lors de sa dernière visite en octobre 2021, le négociateur américain avait en effet prévenu que la médiation de Washington devait aboutir avant mars 2022, et pour la première fois depuis que les négociations ont débuté, il a indiqué que sans cet accord, il n’y aurait pas de développement de gisements. »

« Le gaz libanais n’existe pas encore »

Dos au mur, le Liban n’est donc pas dans les meilleures dispositions pour négocier, alors que les dirigeants restent sur leurs gardes en raison des rapports privilégiés qu’entretiennent les États-Unis, qui jouent les médiateurs, avec leur allié israélien. Le négociateur Amos Hochstein est lui-même qualifié d’espion par les médias libanais proches du Hezbollah « parce qu’il est né en Israël ».

« La classe politique libanaise s’est mise toute seule dos au mur, car ce n’est pas seulement le blocage en raison des différends frontaliers dans le Sud qui coûte cher au Liban. C’est l’un des problèmes mais pas le seul, note Laury Haytayan. Le retard accumulé s’explique aussi par des blocages politiques irresponsables, motivés par l’appât du gain, et la corruption à tous les étages qui l’a empêchée de mener les réformes nécessaires. Or, sans confiance, il est difficile d’attirer les investisseurs. »

Un retard accumulé qui risque de priver le Liban, plombé depuis des décennies par des pénuries chroniques de courant, d’opportunités économiques inespérées. Et ce, au moment où le marché du gaz flambe en Europe avec des prix qui se sont envolés ces derniers mois.

Un contexte favorable à la Russie qui, avec Gazprom, est le principal fournisseur de gaz pour le continent. Selon les experts, une bonne gouvernance en matière d’hydrocarbures permet à un pays de tripler son revenu par habitant. Mais alors que la menace persistante d’une invasion de l’Ukraine par la Russie inquiète les Occidentaux, les risques de perturbations de l’approvisionnement en gaz russe de l’Europe et d’une nouvelle flambée des prix de l’énergie ont refait surface.

« Le gaz est très demandé vu le contexte énergétique mondial, sauf que le gaz libanais n’existe pas encore puisqu’en cas de découverte positive, il faut entre sept et dix ans pour développer le réservoir, ce qui projette le pays dans le meilleur des cas en 2030, déplore Laury Haytayan. Or je ne pense pas que la crise internationale durera jusqu’en 2030. Par ailleurs, avec la quête et le développement des énergies propres et renouvelables et un marché mondial en mutation, on ignore si le gaz libanais sera compétitif entre 2030 et 2050. »

Et de conclure : « Bien que le gaz qui se trouve dans cette partie du bassin méditerranéen pourrait aujourd’hui aider les Européens, ce n’est pas le gaz libanais qui jouera les sauveurs, alors que d’autres nations en profitent, comme l’Égypte et Israël par exemple, qui vendent déjà leur gaz naturel liquéfié sur le marché. »

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