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Défendre une liberté d’informer assiégée

Editorial du « Monde ». A l’heure des bilans, celui sur la situation de la presse dans le monde n’incite pas à l’optimisme. Les rapports annuels du Committee to Protect Journalists (CPJ) et de Reporters sans frontières (RSF), publiés en décembre, en témoignent. Leurs résultats ont beau être différents du fait de modes de calcul qui leur sont propres, les deux organismes indépendants de défense des journalistes font état l’un comme l’autre d’un nombre record d’emprisonnements (293 pour le CPJ, 488 pour RSF). La seule lueur d’espoir est à trouver dans la baisse du nombre des tués (24 pour le CPJ, qui adopte une comptabilité plus restrictive, et 46 pour RSF).

Les deux rapports mettent en cause les mêmes régimes autoritaires : la Chine, la Birmanie et la Biélorussie sont dans la première partie de ce classement du déshonneur. Il suffit de raviver les souvenirs de l’année écoulée pour l’expliquer. La prise de contrôle intégrale de Hongkong par Pékin s’est ainsi traduite par une mise au pas dont l’une des conséquences les plus dramatiques a été la mise à mort, en juin, de l’Apple Daily, journal libre jusqu’à l’impertinence, au nom d’une nouvelle loi draconienne relative à la sécurité nationale.

Le coup d’Etat en Birmanie, en février, a été suivi d’un brutal retour en arrière pour la presse après les années fastes qui avaient accompagné la tentative de démocratisation du pays. La poursuite de la répression en Biélorussie, après la réélection contestée du président Alexandre Loukachenko, a été marquée, en mai, par le détournement de l’avion de ligne dans lequel avait pris place le journaliste d’opposition Roman Protassevitch. En décembre, le blogueur et opposant Sergueï Tsikhanovski a été condamné à la peine écrasante de 18 ans de prison.

Logiciels espion

L’assaut contre la presse emprunte par ailleurs aux formes de guerres hybrides avec notamment le recours aux logiciels espions qui permettent une surveillance accrue des journalistes et de leurs sources, pour rendre impossible leurs investigations. Au travail de sape d’Etats, il faut aussi ajouter celui d’autres acteurs, comme les ravisseurs qui détiennent le journaliste français Olivier Dubois, enlevé en avril à Gao, au Mali. Bien d’autres régimes que ceux déjà mentionnés alimentent cette désespérante chronique, dont certains entretiennent les meilleures relations avec les pays occidentaux qui se targuent de défendre la liberté de la presse, comme l’Egypte, le Vietnam ou l’Arabie saoudite.

Cet effritement est un indice de l’affaissement de la démocratie dans le monde et de la vigueur nouvelle des régimes autoritaires. Et ceux qui pourraient lutter contre cette dérive délétère sont, hélas, souvent mal placés pour faire la leçon. Dénoncer la presse en tant qu’« ennemi du peuple », comme Donald Trump l’a fait tout au long de son mandat, a laissé des traces. En France, un candidat à l’élection présidentielle peut s’attirer aujourd’hui des succès d’estrade en jetant à la vindicte le contre-pouvoir que représentent les journalistes, accusés uniformément d’ajouter aux malheurs supposés du pays.

Il ne faut donc pas se méprendre sur le sens de l’attribution du prix Nobel de la paix à deux journalistes, la Philippino-américaine Maria Ressa, fondatrice du média d’investigation Rappler, et le rédacteur en chef du journal indépendant russe Novaïa Gazeta, Dmitri Mouratov. Cette distinction a valeur de mise en garde contre une offensive opiniâtre visant partout la liberté d’informer.

Le Monde

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