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Procès du 13-Novembre : les failles béantes de l’enquête belge et des questions en suspens

Publié le : 08/12/2021 – 19:42

Depuis le 25 novembre et jusqu’au 8 décembre, la cour d’assises spécialement composée de Paris entend les témoignages des officiers de la police judiciaire fédérale belge sur le parcours de radicalisation des jihadistes jugés lors du procès du 13-Novembre. Mardi, un enquêteur belge a retracé le parcours de Salah Abdeslam suscitant davantage de questions que de réponses. Frustration et silence gêné dans les rangs de l’assistance.

Le volet de l’enquête belge laisse comme un goût d’inachevé dans le procès. Les explications apportées le 7 décembre par un enquêteur belge sur le parcours, les relations et la radicalisation de Salah Abdeslam, principal accusé des attentats du 13-Novembre, ont passablement frustré l’auditoire, quand elles ne l’ont pas fait rire ou énervé. Tant du côté partie civile que sur les bancs de la défense, presse comprise. Qu’est parti faire Salah Abdeslam lors d’un voyage en Grèce l’été 2015 ? Que se passait-il dans le bar Les Béguines de Molenbeek ? Salah Abdeslam ne présentait-il réellement aucune preuve de radicalisation ? L’assistance n’en saura pas davantage en quittant les bancs de la salle d’audience du palais de justice de Paris.

Déjà, l’audience du 7 décembre a mal commencé. Comme les jours précédents depuis le 25 novembre, la séance s’ouvre sur une suspension d’audience en raison de l’absence de quatre accusés. Une pause qui permet à l’huissier de procéder aux sommations à comparaître. Salah Abdeslam, Mohamed Abrini, Osama Krayem et Sofien Ayari refusent en effet de se présenter dans le box pour protester contre l’absence physique des policiers belges, qui ont choisi de témoigner anonymement par visioconférence.


Le Débat de France 24 – mercredi 8 septembre 2021 © France 24

De « Poulet » à « Abou Abderrahman »

Une heure plus tard, l’enquêteur belge de la police antiterroriste belge n°440 232 779 apparaît enfin sur le grand écran de la salle d’audience et dégaine, par écran interposé, un PowerPoint succinct. Simpliste diront les uns, soporifique lâcheront les plus perfides. Son caractère sommaire met tout le monde d’accord. Le document couvre dans les grandes lignes la période allant de la naissance de Salah Abdeslam, le 15 septembre 1989 à Molenbeek-Saint-Jean, commune de Bruxelles, en passant par la gérance du bar Les Béguines et s’achève sur le mystérieux voyage en Grèce d’août 2015 avec Ahmed Dahmani (coaccusé détenu en Turquie et jugé par défaut). Au détour de diapositives elliptiques, on y apprend tout de même que Salah Abdeslam avait pour kunya (surnom arabe) Abou Abderrahman, qui signifie « serviteur du Miséricordieux », et pour surnom « poulet » ou « pouchos pouchos », sans autre explication. Une carte du quartier indique les domiciles des relations de l’accusé, notamment ceux d’Abdelhamid Abaaoud, Mohamed Abrini, Ahmed Dahmani.

L’inspecteur s’attarde ensuite sur la convocation de Salah Abdeslam le 28 février 2015 à la police de Molenbeek pour répondre de suspicions de voyage en Syrie. Un mois plus tôt, les policiers ont été informés que Brahim, le frère de Salah et kamikaze du Comptoir Voltaire, a fait un séjour en Syrie et qu’il projette aussi de s’y rendre. Salah Abdeslam se rend spontanément à la convocation et se défend de toute radicalisation. Face aux inspecteurs, il évoque « des voyages en Espagne et au Maroc pour vadrouiller et vivre chez l’habitant ». Il relativise ses liens amicaux et idéologiques avec Abdelhamid Abaaoud. Le procès-verbal qui en découle résume l’audition en ces termes : l’homme « ne présente aucun signe extérieur de radicalisme, que ce soit dans sa tenue vestimentaire, son allure physique ou ses propos ». Une conclusion un peu légère que la partie civile ne se prive pas d’épingler. « Si on se contente de poser la question, est-ce qu’il va dire : ‘C’est vrai, je m’interroge sur ma participation au jihad’ ? On ne fait pas d’autres investigations ? », s’interroge Me Gérard Chemla, avocat de parties civiles. « Il faut se remettre à cette époque, se rendre en Syrie n’était pas une infraction », botte en touche l’inspecteur. « Mais on connaît ses liens avec Abaaoud, et on sait qu’Abaaoud constitue une menace particulière. On ne regarde pas les téléphones ? Les ordinateurs ? On ne regarde rien ? », s’agace l’avocat. « La magistrate instructrice a décidé qu’il n’y avait pas assez d’éléments à ce moment-là », répond le témoin visiblement mal à l’aise.

#13novembre
Me Haeri : on sait que Salah Abdeslam est un ami d’Abaaoud, on sait qui est Abaaoud. En dépit de cela, ce qui prime pour l’enquêteur de la DR3 ce n’est pas cela mais c’est un style vestimentaire, un physique. Ce sont les critères pour exclure la radicalité?

— Aurélie Sarrot (@aureliesarrot) December 7, 2021

Mystère autour du café Les Béguines

Dans son exposé, le policier évoque également très brièvement la cogérance avec son frère Brahim du café Les Béguines. Lieu-clé supposé de sa radicalisation, car l’enquête a établi que c’est dans la cave de ce bar qu’il retrouvait régulièrement Abdelhamid Abaaoud. C’est dans ce même lieu qu’il a visionné une vidéo macabre de son ami traînant des cadavres au volant d’un pick-up. Problème, à l’issue de son exposé, l’inspecteur est incapable d’affirmer clairement s’il y avait réellement une cave au sein de l’établissement. « Probablement, il y en avait une, mais je n’ai pas été vérifier », répond, gêné, l’enquêteur aux questions insistantes de Me Olivia Ronen, l’avocate de Salah Abdeslam. Le rapport de la perquisition du café, lu par l’avocate, accable une nouvelle fois le travail de la police belge tant son contenu est sommaire. Les hommes de la section financière, et non de la section antiterroriste (DR3), qui ont réalisé la perquisition ne jugent pas utile de fouiller les lieux, ne se rendent pas dans la cave. La visite ne dure pas plus de quinze minutes. « Rien dans l’établissement n’intéresse l’enquête », conclue-t-on.

L’exposé de l’inspecteur ne permet pas non plus d’en savoir davantage sur les intentions de Salah Abdeslam, qui s’est rendu en Grèce en 2015. Outre le fait que l’inspecteur se soit montré incapable de prononcer correctement le mot « aéroport », usant du terme « aréoport » à multiples reprises provoquant rires moqueurs et regards perplexes, le témoin n°440 232 779 ne s’est pas montré plus performant pour apporter des détails sur ce que l’accusé a pu y faire et y rencontrer. Pressé par les questions précises des avocats, l’inspecteur malmené ne parvient qu’à bredouiller des formules évasives faites de « pas à ma connaissance », « c’est probable », et de « je ne sais pas » dissimulant mal les approximations de l’enquête. On comprend peut-être mieux les raisons de son anonymat.

Le procès de la police belge

La veille, le président Jean-Louis Periès avait demandé aux avocats de ne pas se tromper de procès supportant mal les remontrances à peine voilées adressées à l’encontre du policier. « Nous ne sommes pas là pour faire le procès de telle institution ou de tel service. Qu’il y ait eu des failles, des gens qui soient passés à travers les mailles du filet, malheureusement, c’est acquis depuis un moment. Nous ne sommes pas là pour donner de bons ou de mauvais points… »

Mardi, à quelques minutes de la fin de la séance, le président de la cour a fini par recadrer Olivia Ronen, dont le ton des questions faisait virer l’interrogatoire à la séance d’humiliation collective. « Si vous pouviez éviter les commentaires dans vos questions. Vos questions sont déjà assez fines et justifiées. Je pense que l’on peut adopter un autre ton que celui adopté envers cet enquêteur », la réprimande-t-il. Finalement, l’audience a aussi mal fini qu’elle n’avait commencé. Sale semaine pour les enquêteurs belges.

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