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Côte d’Ivoire, km 126 : à Grand-Lahou, « il nous faut des hôtels pour que les jeunes travaillent »

La mer ronge inexorablement le grand cimetière de Lahou-Kpanda, en Côte d’Ivoire. YOUENN GOURLAY

« Tout a été vendu ! », annonce fièrement Charles Djaya, premier adjoint au maire de la ville de Grand-Lahou, en Côte d’Ivoire. Depuis un peu plus d’un an, les terrains de 600 m² partent comme des petits pains sur les rives paisibles du fleuve Bandama, à une centaine de kilomètres à l’ouest d’Abidjan. Les acquéreurs sont souvent de riches personnalités du pays. « Ministres, députés, hauts cadres, ambassadeurs… », énumère avec délectation l’édile.

Mais le petit écrin d’eau et de verdure n’attire pas que les particuliers. Les groupes hôteliers et les sociétés spécialisées dans la transformation de matières premières (graines de palmier, hévéa et manioc notamment) seraient de plus en plus nombreux à envisager de s’installer dans la région, assure la mairie. Un intérêt qui a fait grimper en flèche le prix du foncier : alors que les terrains de 600 m² se vendaient 350 000 francs CFA (534 euros) au début des années 2010, certains dépassent désormais 1,5 million de francs CFA (près de 2 300 euros).

Investisseurs ou spéculateurs, tous misent sur le développement de cette région du sud de la Côte d’Ivoire nichée entre fleuve, mer et lagune. Un potentiel réel mais encore inexploité à cause du piètre état de la route qui longe le littoral. A peu près carrossable jusqu’à Dabou, la « Côtière » se dégrade en effet brutalement au-delà de la zone du Grand Abidjan. L’axe passe pour l’un des plus dangereux et mal entretenus du pays. Mais après des décennies d’abandon et de promesses avortées, il pourrait enfin renaître : des travaux de réfection ont été engagés cette année, dans la perspective de la Coupe d’Afrique des nations (CAN) qui doit se tenir en Côte d’Ivoire en 2023.

« La Côtière me fait perdre beaucoup de clients »

Aujourd’hui, peu d’Abidjanais osent faire le déplacement jusqu’à Grand-Lahou pour le week-end. Certes, la région attire un peu plus de monde chaque année, mais « la Côtière me fait perdre beaucoup de clients », se désole Françoise Stevenson, la propriétaire franco-américaine du Ravin, principal hôtel du centre-ville. Il faut près de trois heures pour parcourir les 126 km qui séparent la capitale économique de Grand-Lahou. « Pourtant, souligne l’hôtelière, c’est le moins pire des tronçons après Dabou. »

Comme d’autres entrepreneurs de la région, Françoise Stevenson attend beaucoup de la réfection de la nationale. Mais la route n’est pas le seul obstacle au développement de la région : pour désenclaver le sud ivoirien, il faudra aussi endiguer l’érosion côtière, qui ronge les plages et menace certains villages.

En 1973, Grand-Lahou, riche comptoir colonial et commerçant de bord de mer, a déjà dû être délocalisé 20 km plus au nord. La construction du barrage hydroélectrique de Kossou au centre du pays, trois ans plus tôt, a ralenti le débit du Bandama, le fleuve ne parvenant plus à repousser les vagues de l’Atlantique. Face à un océan très agité en raison des tempêtes à répétition, l’embouchure de sable est chaque année rongée de plusieurs dizaines de mètres vers l’ouest, grignotant ce qu’il reste de l’ancien bourg, renommé Lahou-Kpanda par ses habitants. Large de 2 km dans les années 1920, le village n’est plus qu’une fine bande de sable de moins de 200 mètres. Mais en dépit du risque de submersion, certains habitants, surtout des pêcheurs, s’accrochent à leurs terres.

Pour la côte comme pour la route, de grands projets sont sur le point, dit-on, de sortir des cartons. Notamment le programme WACA de gestion du littoral ouest-africain (2018-2023), financé par la Banque mondiale à hauteur de 15 milliards de francs CFA (22,9 millions d’euros). « On nous a dit que les engins arriveraient bientôt », s’enthousiasme Mathias Wadja, notable et secrétaire de la chefferie de Lahou-Kpanda. Précisément « en septembre 2022 », selon le professeur Delfin Abé Ochou, expert du programme WACA, qui cherche encore 10 milliards de francs CFA pour que les travaux débutent.

« D’ici cinq ans, vous ne reconnaîtrez plus la ville »

En attendant, la mer ronge inexorablement le grand cimetière de Lahou-Kpanda et les habitants s’empressent d’exhumer les corps de leurs ancêtres pour les enterrer à l’abri du ressac. L’objectif du programme est de refermer l’embouchure avant fin 2023 pour la rouvrir un peu plus à l’est. La lagune doit également être désensablée et la berge restaurée à l’aide de digues.

Anticipant sur l’avancée réelle des travaux, la mairie de Grand-Lahou se verrait bien devenir la « future Assinie », en référence à la très chic et très bétonnée station balnéaire de l’est, prisée des plus fortunés. « D’ici cinq ans, vous ne reconnaîtrez plus la ville, promet Hortense Kouakou, employée de la mairie. La nature va forcément être affectée, il y aura sans doute moins de palmiers, moins de forêts. Mais on n’y peut rien : il nous faut des hôtels et des usines pour que les jeunes travaillent. »

Une attractivité qui inquiète toutefois Delfin Abé Ochou, du programme WACA. « Loin de la mer, il n’y a pas de problème, mais il faut une gestion rationnelle de cette zone, qui selon moi devrait rester intacte, préconise l’expert. Il y a beaucoup d’activités humaines qui fragilisent le littoral, comme les constructions et le prélèvement des mangroves. A partir du moment où l’humain fragilise la côte, la mer est beaucoup plus disposée à prendre le pas sur la terre. »

Sommaire de la série « La Côtière, route de toutes les galères »

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