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En Tunisie, les déboires du parti islamo-conservateur Ennahda

Des députés du parti Ennahda à l’Assemblée des représentants du peuple, à Tunis, le 26 janvier 2021. Des députés du parti Ennahda à l’Assemblée des représentants du peuple, à Tunis, le 26 janvier 2021.

Un casque de moto et un gilet pare-balles pour se protéger des « menaces » mettant en péril sa vie. Mardi 4 mai, la députée tunisienne Abir Moussi a frappé fort au sein de l’hémicycle, avec cet accoutrement, pour protester contre le fait que ses agents de sécurité soient interdits d’entrée au Parlement. Elle accuse le président de l’Assemblée des représentants du peuple (ARP), Rached Ghannouchi, également leader du parti islamo-conservateur Ennahda, d’en être à l’origine – même si aucun agent de sécurité n’est autorisé au sein de la plénière.

La scène résume le quotidien de l’ARP depuis les élections législatives de 2019. L’assemblée est devenue le théâtre des confrontations entre Mme Moussi, tête d’affiche du Parti destourien libre (PDL, un parti de droite nostalgique de l’ère Ben Ali), et Ennahda, premier parti en nombres de sièges à l’ARP depuis 2011.

« La phase actuelle est vraiment compliquée, car nous faisons face à la fois à un Parlement très morcelé et à la montée du populisme incarné par Abir Moussi, déclare Khalil Baraoumi, membre du bureau exécutif d’Ennahda. Elle parle de violence politique à son encontre, mais c’est aussi elle qui est source de violence, avec son parti, lorsqu’elle bloque des séances plénières. »

Les joutes de l’assemblée ne sont pas les seules turbulences que traverse Ennahda. Le principal défi auquel le parti est confronté est l’érosion de sa base électorale. Depuis les élections de 2011, il a perdu les deux tiers de son électorat (passant de 1,5 million à 560 000 voix) et 40 % de son capital de sièges à l’ARP (de 89 à 52 députés). Il peine à maintenir son influence dans la configuration politique actuelle. Partisan du dialogue et du consensus face à ses adversaires politiques, avec lesquels il a gouverné depuis dix ans au fil de diverses coalitions, il doit se défendre et attaquer sur plusieurs fronts.

Un remaniement ministériel refusé par le président

Hors de l’assemblée, il est en opposition avec le chef de l’Etat, Kaïs Saïed, dont il dénonce la tentation de pouvoir personnel ainsi que le refus d’adhérer à l’initiative de « dialogue national » réactivée par l’Union générale tunisienne du travail (UGTT) afin de faire face à la crise politique et socio-économique. En 2013, alors que la Tunisie était plongée dans l’instabilité après deux assassinats politiques, cette démarche avait apaisé les tensions et valu au pays le prix Nobel de la paix en 2015. Mais cette fois, la tentative piétine.

Le 27 février, en pleine crise sanitaire, Ennahda a organisé un rassemblement massif à Tunis, en soutien au gouvernement de Hichem Mechichi, lequel est en délicatesse avec le chef de l’Etat. La manifestation, qui a rassemblé près de 80 000 participants selon le parti (25 000 selon les forces de l’ordre), était aussi une manière de « rappeler que nous pouvons mobiliser beaucoup plus que d’autres », souligne Ridha Driss, membre du bureau exécutif : « Il y avait un ras-le-bol face aux attaques à demi voilées du président de la République dans chacun de ses discours et face au blocage causé par son refus d’accepter le remaniement actuel. »

Depuis mi-février, M. Saïed conteste en effet le remaniement ministériel décidé par M. Mechichi, notamment à cause de la nomination de ministres soupçonnés de corruption. « Le gouvernement gère le pays avec onze ministres, faute d’un accord sur le reste, dénonce Sana Mersni, députée Ennahda. On ne peut pas nier la crise politique actuelle. Le président de la République interprète un peu comme il veut la Constitution, c’est une situation assez inédite. »

En réponse à ce blocage qui perdure, la démonstration de force de février était symbolique. « Nous avons récolté de nombreuses nouvelles adhésions juste après la manifestation, notamment des jeunes », assure Ahmed Gaaloul, conseiller de M. Ghannouchi. Le parti compte 108 000 adhérents et revendique 14 000 nouvelles adhésions entre 2020 et 2021.

« Ennahda joue plutôt sur le front du centrisme »

Autre petite victoire pour Ennahda : le vote, le 4 mai, de la loi sur la Cour constitutionnelle, un serpent de mer depuis que la Constitution de 2014 en a prévu la création. Les députés n’arrivaient pas à se mettre d’accord sur l’élection de ses membres. L’absence de Cour constitutionnelle a souvent été un handicap pour le fonctionnement harmonieux des institutions, notamment lors de la vacance du pouvoir, à l’été 2019, consécutive à la mort en fonction de l’ex-chef de l’Etat, Béji Caïd Essebsi.

« L’accélération autour du vote de cette loi et le grand nombre de voix récoltées montrent que le danger imminent pour Ennahda n’est pas forcément le conflit politique avec Abir Moussi, mais plutôt la menace institutionnelle que représentent les interprétations de la Constitution par Kaïs Saïed, explique Zyed Krichen, rédacteur en chef du quotidien arabophone Le Maghreb. Le chef de l’Etat maintient une certaine popularité et le parti craint qu’il ne finisse par élargir ses compétences en jouant sur le texte. »

Une Cour constitutionnelle permettrait de réserver l’interprétation de la Constitution à une instance indépendante et non à la présidence. En rassemblant une majorité parlementaire sur le vote, Ennahda s’assure de la puissance du Parlement face à l’exécutif.

Absorbé par toutes ces contraintes politiques, Ennahda peine toutefois à approfondir son aggiornamento doctrinal, selon M. Krichen. Parti d’opposition sous Ben Ali, il n’a pas pu engager de réflexion profonde depuis la révolution, si ce n’est le tournant pris en 2016 avec sa transformation officielle de parti « islamiste » en parti « civil ». « Aujourd’hui, il joue plutôt sur le front du centrisme en se plaçant en garant de la démocratie face aux tentations populistes, ajoute M. Krichen. Sa stratégie reste toutefois de protéger la survie du parti. »

Certains députés et cadres ont claqué la porte

Pour ce faire, il doit aussi opter pour un pragmatisme problématique en s’alliant au Parlement avec la sulfureuse Al Karama, une mouvance conservatrice radicale. Les déclarations violentes de certains de ses membres et même les agressions à l’égard d’autres députés sont condamnées souvent trop tardivement et de façon superficielle par M. Ghannouchi. « C’est vrai qu’Al Karama vote souvent avec nous, mais nous ne cautionnons pas pour autant ses actes, affirme M. Driss. Elle reste aussi un adversaire politique, dans la mesure où 90 % de ses électeurs ont été pris de nos bases électorales. » Al Karama n’est en pas moins perçue comme l’appendice radical d’Ennahda et un allié de taille face au morcellement parlementaire.

Ennahda peine aussi à se remettre en question à cause de conflits internes qui ont émergé autour de la personnalité de M. Ghannouchi et de son emprise personnelle sur le parti. Certains députés et cadres ont claqué la porte, d’autres n’hésitent pas à critiquer ouvertement Ennahda, notamment lors du choix du premier chef de gouvernement issu des élections de l’automne 2019. Beaucoup de membres n’étaient alors pas d’accord avec le choix de la direction du parti d’appuyer la nomination de Habib Jemli – lequel n’a finalement pas obtenu la confiance du Parlement.

Ces dissensions internes, peu habituelles pour un parti qui fait de la discipline de vote son image de marque, pèseront sur le déroulement du prochain congrès, dont la date, après bien des atermoiements, a finalement été fixée à décembre. « Mais on ne sait pas s’il aura lieu, il a été tant de fois reporté », critique un dissident du parti. Ceux qui sont chargés de l’organisation assurent que les préparatifs sont bien en cours. M. Ghannouchi serait a priori prêt à enfin céder sa place de patron d’Ennahda ; un renouvellement qui constituerait un changement radical pour un parti identifié depuis trente ans à cet intellectuel et penseur de l’islam politique.

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