France World

À Paris, riverains et associations cherchent des solutions au problème du crack

https://s.observers.france24.com/media/display/b1326cda-80f3-11eb-ac00-005056a98db9/w:1280/p:16×9/TEASER3-1.png

Vidéos à l’appui, des riverains excédés dénoncent les nuisances sonores, l’insécurité, la violence et la pollution causés par les fumeurs de crack dans le quartier de Stalingrad, dans le nord-est de la capitale française. Selon eux, les confinements et le couvre-feu liés à la pandémie de Covid-19 ont donné plus de visibilité au phénomène. D’autres riverains et des associations luttent de leur côté pour réduire les tensions dans le quartier et prendre en charge les « crackers ».

À 18 heures passées, nombreux sont ceux qui bravent le couvre-feu, instauré en raison de la persistance de la pandémie de Covid-19, dans le quartier de Stalingrad. Une vidéo publiée sur Twitter samedi 6 mars montre ainsi une dizaine de personnes attroupées derrière la place de la Bataille de Stalingrad. Le ton monte alors que deux d’entre elles commencent à se disputer.

L’auteur du tweet, qui a filmé la vidéo depuis sa fenêtre, déplore de ne pas réussir à dormir à cause du bruit.

D’autres images sont plus inquiétantes : dans une vidéo publiée le 24 février, on peut apercevoir un homme qui passe avec un grand couteau à la main, à côté du cinéma MK2 près du bassin de la Villette.

La vidéo a été visionnée plus de 6 700 fois sur Twitter.

Depuis l’évacuation fin 2019 de la « colline du crack », au pied d’un échangeur d’autoroute près de la Porte de la Chapelle, les consommateurs de cette drogue hautement addictive qui s’y étaient établis sont réapparus près de la Porte d’Aubervilliers, puis à Stalingrad, repoussés d’un quartier à l’autre au gré des opérations de la police. Les confinements et le couvre-feu ont donné plus de visibilité au phénomène.

« Il faut retrouver une raison de vivre à ces gens, et il faut qu’ils soient suivis. »

Depuis sa fenêtre, Frédéric Francelle a une vue plongeante sur les jardins d’Éole, où de nombreux consommateurs de crack passent leurs journées. Contacté par la rédaction des Observateurs à 18 heures, il raconte ce qu’il voit en bas de chez lui :

Le parc vient juste de fermer, et je vois une quarantaine de personnes à la sortie rue Riquet. En général, elles restent là jusqu’à 21 heures, puis vont vers la place de la Bataille de Stalingrad.

Lors du premier confinement [de mi-mars à mi-mai 2020, NDLR], comme ils étaient les seuls à être dehors, on ne voyait plus qu’eux.  (…) Ils sont tellement nombreux qu’ils sont une communauté à part entière, à qui personne ne parle et qui fait flipper tout le monde dans le quartier.

Une fois, ils ont fait la fête en bas à 3 heures du matin… C’est un quartier très dense, ça va dégénérer. Un jour, quelqu’un va descendre avec un bâton leur taper dessus.

Il n’est pas convaincu par l’action de la police, dont la présence ne semble pas suffire à intimider les dealers et les consommateurs. Ni par celle des associations, qui passent pour distribuer des pipes à crack stériles afin de réduire les risques sanitaires pour les consommateurs :

C’est comme donner un tire-bouchon et un verre propre à un alcoolique ! Rien ne les pousse à s’en sortir. Il faut leur retrouver une raison de vivre, à ces gens, et il faut qu’ils soient suivis. Je ne sais pas comment on pourrait faire, ce n’est pas gagné.

Frédéric Francelle a publié le 11 février sur Twitter cette vidéo filmée depuis sa fenêtre, où l’on peut voir des personnes fumer et jeter des détritus dans les jardins d’Éole.

« Nous essayons de réparer le lien social dans ce quartier »

D’autres habitants du quartier distribuent des petits-déjeuners aux migrants et aux sans-abri dans les jardins d’Éole. Établis à quelques dizaines de mètres de là, des fumeurs de crack viennent parfois bénéficier d’un repas.

La rédaction des Observateurs a rencontré Anna-Louise Milne, du collectif P’tits dej’ solidaires. Selon elle, la présence des bénévoles dans le parc tous les matins facilite la prise en charge des toxicomanes par les autres acteurs associatifs, médicaux et sociaux :

Nous proposons un moment de rencontre convivial. Ça donne une possibilité d’accéder à ces gens : lorsque trois ou quatre infirmiers débarquent tout seuls, cela peut être difficile pour eux [car les toxicomanes sont nombreux et peuvent avoir un comportement violent, NDLR]. Mais notre présence crée un cadre.

Nous essayons de réparer le lien social dans ce quartier. J’y habite depuis 29 ans, mais malheureusement, on a souvent tendance à ne voir que son propre coin de rue. Les habitants ne veulent pas voir des toxicomanes en bas de leur immeuble. Mais les déloger d’un endroit pour les repousser ailleurs ne résout pas le problème, il faut dépasser cette mentalité.

Pour la vie du quartier, notre activité a un effet. Pour les ‘crackers’, je ne sais pas. On essaie de discuter avec eux, mais c’est très difficile. On leur donne du café et quelque chose à manger, ça leur apporte un peu de sucre, mais c’est tout. Mais on occupe cet espace renfermé, qui gagne en qualité grâce à notre activité.

Le collectif P’tits dej’ solidaires publie régulièrement des photos et des comptes rendus de leurs activités sur leur page Facebook, comme dans cette publication du 21 février.

« Notre rôle est d’établir le contact, et le maintenir »

Léon Gomberoff est directeur du service Espoir Goutte-d’Or (EGO) de l’association Aurore, qui accueille et soigne les consommateurs de drogue du nord-est de Paris :

Les personnes qui nous contactent sont en général en détresse psychique, avec des difficultés sociales, souvent des problèmes administratifs, et qui veulent faire une pause. Nous essayons d’améliorer leur vie quotidienne.

Nous accompagnons aussi les gens qui ne veulent pas arrêter la drogue, pour que la consommation, dans laquelle ils vont s’engager de toute manière, soit moins problématique pour leur santé. Ces personnes sont très éloignées des dispositifs de soin pour les personnes précaires, elles se voient par exemple souvent refuser des hébergements en raison de leur consommation de drogue. Notre rôle est d’établir le contact, et le maintenir, pour pouvoir ensuite mener ces gens vers d’autres dispositifs de prise en charge.

L’association Aurore effectue des maraudes, distribue des kits de consommation à moindre risque et propose des solutions d’hébergement et de suivi aux toxicomanes. Contacté, Léon Gomberoff explique la démarche de l’association.

Parmi les solutions de logement proposées par Aurore, un centre héberge actuellement 14 personnes dans un même bâtiment avec des espaces partagés où un suivi est assuré. Selon Léon Gomberoff, ce type de structure pourrait présenter une solution au problème du crack :

Paris n’est pas la seule ville qui a eu des problèmes de ce type. Amsterdam dans les années 1990 a aussi été envahie par les problèmes de crack, avec des moments très compliqués, des émeutes dans la rue et même des morts. Mais ils ont mis en place des dispositifs adéquats, en créant des salles de consommation à moindre risque et des centres d’hébergement spécialisés pour les consommateurs de crack.

L’association peine néanmoins à trouver des locaux pour établir ce type de centre, dans une ville où le marché immobilier est saturé. Quant à l’ouverture de salles de consommation à moindre risque, ou « salles de shoot », elle nécessite selon lui une concertation plus importante avec les habitants et la police pour fonctionner.

En 2019, la mairie de Paris et la préfecture de police ont mis en place un « plan crack » doté de 9 millions d’euros sur trois ans, prévoyant la création de 80 places d’hébergement pérennes pour les usagers de crack à l’horizon 2021. Une première « salle de shoot » avait été ouverte à l’hôpital Lariboisière (10e) à Paris en 2016.

La mairie du 19e arrondissement, où se trouve le quartier Stalingrad, a créé en février 2021 un Observatoire citoyen de la toxicomanie, pour accompagner le « plan crack » de la ville. Il réunit élus, associations, commerçants et 22 citoyens tirés au sort parmi les riverains des quartiers les plus concernés.

Source

L’article À Paris, riverains et associations cherchent des solutions au problème du crack est apparu en premier sur zimo news.