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En Algérie, un enseignement exaltant « l’héroïsme du peuple »

Des manifestants le 14 décembre 1960, lors d’émeutes dans la Casbah d’Alger. Des manifestants le 14 décembre 1960, lors d’émeutes dans la Casbah d’Alger.

« La guerre d’Algérie, c’est en long et en large depuis le primaire : 8 mai 1945, 11 décembre 1960 [deux séries de manifestations nationalistes réprimées dans le sang]… On étudie toutes les dates dans le détail et toutes les personnalités politiques », se souvient Souad, une trentenaire qui a suivi toute sa scolarité dans une école publique algérienne. En effet, selon l’historien Amar Mohand-Amer, il existe en Algérie une hiérarchisation des faits. « Il y a une sorte de supra-histoire, celle de la guerre de la libération nationale, qui, depuis l’indépendance, fait de l’ombre aux autres périodes de l’histoire de l’Algérie », résume ce chercheur du Centre de recherche en anthropologie sociale et culturelle (Crasc) d’Oran.

L’histoire de cette guerre de 1954-1962 est « portée par le pouvoir politique mais aussi par les textes fondamentaux du pays », notamment la Constitution, poursuit Amar Mohand-Amer. Cela tient, selon lui, à la légitimité de novembre ou « la geste de novembre », ex­plique-t-il en reprenant l’ex­pression utilisée par l’historien Mohammed Harbi en référence au 1er novembre 1954, marqué par une série d’attentats du FLN sur le territoire algérien.

Roman national

« Cela veut dire que si les Algériens ont bien résisté aux Français depuis 1830, c’est un groupe, ceux qu’on appelle les novembristes, qui ont permis l’indépendance nationale. C’est à partir de ce constat – légitime – du sacrifice de cette jeune génération et de cette lecture de l’histoire que s’est construit ce qu’on appelle le roman national, après l’indépendance », analyse Amar Mohand-Amer. Un roman national aussi écrit « dans le prolongement de ce que les Algériens ont fait pendant la colonisation, notamment dans toute la littérature des années 1930-1940 », ajoute-t-il. « Sauf que cette légitimité est devenue, au fil des décennies, une entrave politique et institutionnelle. Elle obère considérablement la recherche dans ce domaine », souligne le chercheur.

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Ainsi, en 2010, l’ancien ministre de l’éducation nationale Boubekeur Benbouzid, qui a passé près de quinze ans à la tête de ce département, se félicitait de « l’intérêt porté dans les programmes scolaires aux événements de la guerre de libération nationale ». Depuis la réforme du système éducatif effectuée en 2003, l’enseignement de cette matière commence dès la troisième année de primaire, à l’âge de 8 ans.

Un peu tôt, estime le pédagogue Ahmed Tessa, auteur de L’Impossible Eradication : l’enseignement du français en Algérie (Barzakh, 2015 ; L’Harmattan, 2017). Pour lui, cet enseignement précoce est « une erreur monumentale, car, à cet âge, l’enfant n’a pas acquis la pleine conscience du temps historique ». Et cette page d’histoire lui sera resservie tout au long des cycles moyen et secondaire.

« On plonge d’abord dans la période du Dey avec le coup de l’éventail [un coup de chasse-mouches asséné par le chef du gouvernement d’Alger au consul de France en 1827, qui a déclenché la conquête de l’Algérie], puis c’est le Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques de Messali Hadj, puis le FLN, avec le  “groupe des 22” et le “groupe des 6 ” [qui lança la lutte armée le 1er novembre 1954] », se souvient Nassim, un collectionneur de 26 ans passionné par le patrimoine algérien. « Aux épreuves du bac, on a forcément des questions sur la guerre d’Algérie », ajoute-t-il. Un incontournable.

Des périodes occultées

D’ailleurs, l’iconographie des manuels d’histoire est presque intégralement consacrée aux personnalités qui ont marqué la lutte contre le colonialisme et la guerre d’indépendance. Sur les premières et quatrièmes de couverture, les portraits de l’émir Abdelkader et du cheikh El Mokrani, grandes figures de la résistance à l’expansion coloniale du XIXe siècle, côtoient les résistants de la bataille d’Alger et les images historiques de manifestants brandissant le drapeau algérien.

Avant leur mise à disposition des enseignants et élèves, ces manuels sont soumis à des commissions relevant de l’Institut national de recherches en éducation, sous tutelle du ministère de l’éducation, auxquelles sont associées des institutions telles que le ministère des moudjahidine. « Nous n’avons parlé d’aucun accroc entre les différents protagonistes du mouvement d’indépendance », note Souad, devenue traductrice. « Oui, il y a des périodes de l’histoire de notre pays qui sont occultées ou peu enseignées, confirme Ahmed Tessa. Quand l’histoire est otage des visions partisanes ou idéologiques, on ne peut pas dire que la vérité historique soit au rendez-vous. Mais c’est le cas dans beaucoup de pays, y compris dans certaines démocraties. »

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« Il n’y a pas de falsification », estime pour sa part Amar Mohand-Amer, pour qui « le roman national ne cherche pas à nuancer, il ne s’attache pas aux acteurs mais au peuple, le peuple algérien héroïque. C’est pourquoi on occulte des personnalités importantes comme Messali Hadj, Ferhat Abbas, Ahmed Ben Bella, Hocine Aït Ahmed ». Tout cela montre aussi une volonté de réappropriation de l’histoire par la population. « Le Hirak l’a bien compris, il ne veut plus que l’Etat s’occupe de l’histoire, il veut que ce soient les historiens qui s’en chargent, car l’histoire est aussi utilisée pour la légitimation du pouvoir », estime Amar Mohand-Amer, en précisant que les chercheurs rencontrent toujours de grandes difficultés à accéder aux archives nationales en Algérie.

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