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Avec la rupture des relations entre l’Algérie et le Maroc, le Maghreb durablement “fracturé”

Mercredi, Alger annonçait la fermeture immédiate de son espace aérien aux avions marocains. Une nouvelle étape dans l’escalade de tensions entre les deux pays qui s’explique notamment, selon Pierre Vermeren, professeur d’histoire contemporaine du Maghreb à l’université Paris I, par les récents bouleversements géopolitiques au Moyen-Orient qui tournent à l’avantage du Maroc.

La situation entre le Maroc et l’Algérie continue de se dégrader. Après avoir annoncé, le 24 août, la rupture des relations diplomatiques entre les deux pays, Alger a surenchéri mercredi 22 septembre. Cette fois-ci, le gouvernement algérien a annoncé la fermeture immédiate de son espace aérien à tous les avions civils et militaires marocains et à tous ceux immatriculés dans le royaume chérifien. 

Parmi les raisons invoquées, « la poursuite des provocations et des pratiques hostiles de la part du Maroc », indique un communiqué officiel, sans toutefois préciser la nature de ces « provocations ». 

Pierre Vermeren, professeur d’histoire contemporaine du Maghreb à l’université Paris I, revient pour France 24 sur les causes de ce regain de tensions entre les deux pays.

France 24 : Les relations entre les deux pays ont toujours été tumultueuses. Pourquoi ce regain de tensions maintenant ?

Pierre Vermeren : Fin août, lorsque Alger avait annoncé la rupture des relations diplomatiques avec Rabat, le ministre des Affaires étrangères avait invoqué des raisons profondes, qui remontent, selon lui, à 1963. Il ne faut pas oublier que le conflit entre les deux pays est très complexe et s’inscrit dans le temps long, avec toujours, en toile de fond, la question de la souveraineté sur le Sahara occidental et le désir de se positionner comme la plus grande puissance régionale.

Dans ce contexte, si l’on doit chercher des causes immédiates, la signature des accords d’Abraham à l’hiver 2020 a très certainement contribué à mettre le feu aux poudres. Cet accord multilatéral signé par le Maroc, les États-Unis, Israël et les monarchies du Golfe a eu pour conséquence la reconnaissance, par Washington, de la marocanité du Sahara. Pour l’Algérie, c’est clairement un casus belli. D’autant plus que, ces dernières années, le Maroc a marqué beaucoup de points sur le plan diplomatique et s’est renforcé sur la scène internationale pendant que l’Algérie, elle, restait à l’écart. Et cela a été très mal vécu.

Enfin, plus récemment est venue s’ajouter l’affaire Pegasus. Un très grand nombre de numéros de téléphones algériens auraient été espionnés par Rabat, en utilisant, donc, un logiciel israélien. De quoi encore renforcer la colère face à la normalisation des relations israélo-marocaines.

La situation intérieure en Algérie a-t-elle pu jouer un rôle dans cette escalade de tensions ?

Bien sûr. L’Algérie vit actuellement dans une période de transition. Le gouvernement est plein d’incertitudes face au Hirak, ce mouvement de contestation né en février 2019, dont il est difficile d’apprécier l’avenir après le long sommeil du Covid-19. 

En rompant ses relations avec le Maroc, Alger tire sur de vieilles ficelles nationalistes. Il trouve un bouc émissaire qui lui permet de détourner les regards et de désigner à toute la population un ennemi commun, extérieur. 

D’ailleurs, lors des feux en Kabylie, en août 2021, l’Algérie avait accusé le Maroc d’être proche des incendiaires. Et cela aussi avait participé à envenimer les relations entre les deux pays. 

Risque-t-on d’aller jusqu’à la confrontation militaire ?

Les deux pays n’ont pas pris directement les armes l’un contre l’autre depuis 1963. Si la situation continue à s’envenimer, c’est quelque chose qui pourrait arriver, mais cela serait tragique. Et surtout, personne ne veut en arriver là. Cela ne servirait ni les intérêts d’Alger, ni ceux de Rabat, ni ceux de leurs partenaires économiques. Cela dit, des rumeurs circulent sur des incidents frontaliers, toujours possibles, que ce soit près de Figuig ou au Sahara.

Les relations entre les deux pays étaient déjà réduites au minimum. Concrètement, qu’est-ce que la décision algérienne peut changer dans les échanges entre les deux pays ?

Les liens entre les pays étaient déjà très limités, encore plus avec la pandémie de Covid-19. Les frontières terrestres sont closes et les échanges économiques quasi réduits à néant, contrebande mise à part.

Finalement, la seule conséquence notable de ce regain de tensions concerne les échanges énergétiques, et plus précisément le gazoduc Maghreb-Europe. Depuis 1996, il relie des gisements algériens du Sahara à l’Europe via le Maroc. Mais le contrat qui lie les deux voisins arrive bientôt à expiration. 

Et même si l’Algérie ne l’a pas annoncé officiellement, elle a à plusieurs reprises évoquer de contourner le Maroc pour acheminer son gaz. Cela mettrait ainsi fin à l’un des seuls partenariats économiques notables entre les deux États.

Quelles conséquences ce regain de tensions peut-il avoir dans la région 

Le Maghreb est le grand perdant de cette histoire : il devient progressivement une coquille vide. 

Pour cause, l’Algérie pousse de plus en plus le Maroc à renoncer au Maghreb et à trouver des solutions plus loin : en Afrique, en Russie, en Chine et au Moyen-Orient. Aujourd’hui, Rabat semble avoir complètement abandonné l’idée d’une politique régionale pour se tourner vers l’international et c’est vraiment dommage pour l’équilibre de la région.

Comment se positionne la communauté internationale, et notamment la France ? 

Pour l’instant, la communauté internationale reste majoritairement mutique. Israël a réagi pour apporter son soutien au Maroc, mais les partenaires directs des deux pays ne se sont pas exprimés. 

Pour la France, c’est très compliqué. Le Maghreb est la zone où elle est la plus influente en dehors de l’Europe, et là, elle voit la région se fracturer sous ses yeux. Mais elle est dans l’impasse : elle est obligée de constamment composer avec les deux puissances car elle ne peut pas se permettre de se brouiller avec l’une ou l’autre. 

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